IL PENSAIT QUE SA FILLE ÉTAIT CHEZ UNE AMIE — JUSQU’À CE QU’IL L’ENTENDE FRAPPER DERRIÈRE LE MUR

# IL PENSAIT QUE SA FILLE ÉTAIT CHEZ UNE AMIE — JUSQU’À CE QU’IL L’ENTENDE FRAPPER DERRIÈRE LE MUR
Lorsque Julien Moreau rentra deux heures plus tôt que prévu, la maison était étrangement silencieuse.
Pas de télévision.
Pas de musique venant de l’étage.
Pas de voix d’enfant.
Seulement le tic-tac de la grande horloge du couloir.
Julien posa ses clés sur la console.
— Inès ?
Aucune réponse.
Sa fille avait neuf ans.
Elle devait passer l’après-midi à la maison avec sa tante Delphine et son cousin Théo pendant que Julien terminait un rendez-vous professionnel à Nantes.
Delphine apparut depuis la cuisine.
— Tu es déjà là ?
Elle avait quarante-deux ans, les cheveux relevés, un pull aubergine et ce même regard qu’elle avait depuis l’enfance lorsqu’elle se préparait à expliquer pourquoi elle avait raison.
— Le rendez-vous a été annulé.
Julien regarda autour de lui.
— Où est Inès ?
Delphine prit une tasse.
— Chez Léonie.
— Qui ?
— Une copine.
Julien fronça les sourcils.
— Inès n’a pas de copine qui s’appelle Léonie.
Un silence très court.
Presque rien.
Mais Julien le vit.
— Delphine.
— Elle est sortie prendre l’air.
— Tu viens de dire qu’elle était chez une copine.
— Julien, ne commence pas.
Et c’est à ce moment-là qu’il entendit le bruit.
Trois petits coups.
Très faibles.
Tac. Tac. Tac.
Julien se retourna.
— C’était quoi ?
Delphine ne répondit pas.
Deux secondes plus tard :
Tac. Tac. Tac.
Cela venait du fond du couloir.
Derrière la buanderie.
Julien avança.
Delphine se plaça devant lui.
— Laisse.
Il s’arrêta.
— Pourquoi ?
— Parce que je suis en train de gérer quelque chose.
— Quoi ?
Elle croisa les bras.
— Ta fille a besoin de comprendre qu’il y a des conséquences.
Le visage de Julien changea.
— Où est Inès ?
Delphine ne bougea pas.
Puis une petite voix étouffée traversa le mur.
— Papa ?
Julien pâlit.
— Inès ?
Il se précipita.
La voix revint.
— Papa… je suis là.
Julien ouvrit la porte de la buanderie.
Personne.
Puis il vit, derrière une grande armoire, une petite porte étroite qu’il n’avait pas ouverte depuis des années.
Un ancien débarras sans fenêtre.
Il tira la poignée.
Fermée à clé.
— Donne-moi la clé.
Delphine resta immobile.
— Tout de suite.
— Julien…
— LA CLÉ.
Elle la sortit finalement de sa poche.
Il la lui arracha des doigts.
La serrure tourna.
La porte s’ouvrit.
Inès était assise par terre.
Genoux repliés contre la poitrine.
Sa joue était humide de larmes.
Une petite lampe de poche éteinte reposait près d’elle.
Elle leva les yeux.
— Papa…
Julien s’accroupit aussitôt.
— Je suis là.
Elle se jeta dans ses bras.
Son corps tremblait.
— Depuis combien de temps tu es ici ?
Inès ne répondit pas immédiatement.
Elle regarda Delphine.
Julien le vit.
— Regarde-moi, ma puce.
Elle releva les yeux.
— Depuis après le déjeuner.
Julien consulta sa montre.
Presque quatre heures.
Il ferma les yeux.
Puis demanda très doucement :
— Est-ce que tu veux que je te porte ?
Inès acquiesça.
Il la souleva.
Et seulement après s’être assuré qu’elle avait ses deux bras autour de son cou, il se retourna vers sa sœur.
— Pourquoi ?
Delphine soupira.
— Elle a volé le bracelet de maman.
— Quoi ?
— Le bracelet ancien. Celui avec les petites pierres vertes.
Inès secoua immédiatement la tête.
— Je l’ai pas volé !
Delphine leva les yeux au ciel.
— Il était dans sa poche.
— Parce que Théo me l’a donné !
Cette phrase fit apparaître quelqu’un dans l’escalier.
Théo.
Dix ans.
Le fils de Delphine.
Il s’était tenu là depuis plusieurs minutes.
Silencieux.
Très pâle.
Delphine se retourna.
— Monte dans ta chambre.
Théo ne bougea pas.
— Maintenant.
Le garçon regarda Julien.
Puis sa mère.
Et serra quelque chose dans sa main.
Un petit dictaphone numérique.
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## I. LE BRACELET
Le bracelet appartenait à Renée Moreau.
La mère de Julien et Delphine.
Soixante-douze ans.
Elle vivait encore dans l’ancienne maison familiale, mais passait souvent plusieurs jours chez chacun de ses enfants.
Cette semaine-là, elle était chez Julien.
Le bracelet avait disparu le matin même.
Une pièce ancienne.
Pas particulièrement précieuse.
Mais chargée d’histoire.
Renée prétendait qu’il venait de sa propre mère.
Lorsqu’elle avait découvert qu’il avait disparu, elle avait immédiatement accusé Inès.
Pourquoi ?
Parce qu’Inès avait demandé la veille si elle pouvait l’essayer.
— Je l’ai juste regardé, expliqua la fillette.
Julien la tenait toujours contre lui.
— Je te crois.
Delphine eut un rire bref.
— Évidemment.
Julien tourna vers elle un regard froid.
— Fais attention.
— Tu vas faire quoi ? Continuer à lui dire que tout est toujours de la faute des autres ?
— Tu l’as enfermée quatre heures.
— Dans un débarras.
— Sans fenêtre.
— Elle pouvait appeler.
Inès murmura :
— Tata avait pris mon téléphone.
Julien se figea.
Delphine détourna les yeux.
— Elle devait réfléchir.
— À quoi ?
— À reconnaître ce qu’elle avait fait.
Julien posa Inès doucement sur le canapé du salon.
Il s’accroupit.
— Tu veux rester ici ?
Elle hocha la tête.
— Je ne bouge pas.
Il lui donna sa veste.
Puis se redressa.
Delphine dit :
— Tu dramatises.
Julien la regarda.
— Non.
Il désigna la porte.
— Tu pars.
— Pardon ?
— Tu prends ton sac et tu pars.
— C’est ma famille aussi.
— Pas aujourd’hui.
Delphine s’avança.
— Tu ne vas pas me mettre dehors parce qu’une enfant fait une crise.
Julien se plaça entre elle et Inès.
— Tu ne t’approches plus d’elle.
Le ton était calme.
Cela rendit la phrase plus lourde.
Théo était toujours dans l’escalier.
Le dictaphone serré contre lui.
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## II. « C’EST MOI QUI LUI AI DONNÉ »
Renée arriva trente minutes plus tard.
Delphine l’avait appelée.
Elle entra furieuse.
— Qu’est-ce qui se passe encore ?
Julien répondit :
— Delphine a enfermé Inès dans le débarras.
Renée regarda sa petite-fille.
Puis sa fille.
— Pourquoi ?
Delphine sortit le bracelet.
— Pour ça.
Inès recula aussitôt dans le canapé.
Renée prit l’objet.
— Il était où ?
— Dans sa poche.
Renée regarda Inès.
— Tu savais que tu n’avais pas le droit de le prendre.
— Mamie, je—
— Tu aurais dû demander.
Julien intervint :
— Maman, elle dit qu’elle ne l’a pas pris.
Renée soupira.
— Tous les enfants disent ça.
Théo descendit alors une marche.
— C’est moi.
Personne ne bougea.
Delphine se retourna.
— Quoi ?
— C’est moi qui l’ai pris.
Le garçon descendit lentement.
— Pourquoi ? demanda Julien.
Théo avala difficilement.
— Je voulais le montrer à Inès.
Delphine devint blanche.
— Tu mens.
— Non.
— Monte.
— Maman…
— MONTE.
Théo recula.
Julien se plaça légèrement devant lui.
— Laisse-le parler.
Delphine le fixa.
— Ne te mêle pas de l’éducation de mon fils.
Julien répondit :
— Tu viens d’enfermer ma fille pour quelque chose qu’elle n’a pas fait.
Renée semblait troublée.
— Théo… tu es sûr ?
Il hocha la tête.
— J’ai pris le bracelet dans ta chambre. Je l’ai donné à Inès. Après, maman l’a trouvé.
Inès murmura :
— Je lui ai dit.
Julien tourna vers sa sœur.
— Elle t’avait dit la vérité.
Delphine ne répondit pas.
— Tu savais que Théo le lui avait donné ?
— Elle aurait pu le rendre.
— Ce n’est pas ce que je demande.
Silence.
Julien comprit.
— Tu savais.
Delphine saisit son sac.
— J’en ai assez.
Théo leva brusquement le dictaphone.
— J’ai enregistré.
Tout le monde se tourna.
Delphine s’arrêta.
— Quoi ?
Théo regarda sa mère.
— Quand Inès était dans la pièce.
Cette fois, la peur traversa réellement le visage de Delphine.
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## III. LE DICTAPHONE
Le petit appareil appartenait au grand-père de Théo.
Il s’en servait autrefois pour enregistrer des idées lorsqu’il conduisait.
Théo l’avait trouvé dans un tiroir quelques semaines plus tôt.
Il jouait avec.
Ce jour-là, lorsqu’il avait compris que sa mère avait enfermé Inès, il avait laissé le dictaphone sur une étagère de la buanderie.
Près de la petite porte.
Il avait appuyé sur enregistrer.
— Pourquoi ? demanda Julien.
Théo regarda ses chaussures.
— Parce que maman a dit que si je racontais, elle dirait qu’Inès avait inventé.
Delphine bondit.
— Donne-moi ça.
Julien attrapa son poignet avant qu’elle ne touche l’appareil.
Pas brutalement.
Juste assez pour l’arrêter.
— Non.
— C’est mon fils !
— Et c’est une preuve.
— Une preuve de quoi ?!
Théo recula.
Julien lâcha immédiatement Delphine.
— Lance l’enregistrement.
Le garçon appuya.
D’abord du bruit.
Une porte.
Des pas.
Puis la voix d’Inès.
— Tata… ouvre.
Silence.
Puis Delphine :
— Quand tu seras prête à dire la vérité.
Inès pleurait.
— Je l’ai pas pris.
— Arrête.
— Théo me l’a donné !
Silence.
Puis Delphine :
— Tu vas rester là jusqu’à ce que tu comprennes.
Renée s’assit lentement.
Julien serra les dents.
L’enregistrement continuait.
Inès frappait doucement contre la porte.
— J’ai peur.
Aucune réponse.
Puis :
— Tata ?
Encore du silence.
Et enfin la voix de Delphine, beaucoup plus loin :
— Ma mère faisait pareil. Ça ne m’a pas tuée.
Le visage de Renée se transforma.
Julien le vit.
— Maman ?
Renée ne regardait plus personne.
Elle fixait la petite porte au fond du couloir.
— Qu’est-ce qu’elle veut dire ?
Delphine tendit la main vers le dictaphone.
— Arrête ça.
Théo recula.
Julien se plaça devant lui.
— Non.
Renée murmura :
— Coupe.
Julien tourna la tête.
— Pourquoi ?
— Julien…
— Qu’est-ce qui s’est passé dans cette pièce ?
Renée ferma les yeux.
Et pour la première fois depuis qu’il était enfant, Julien vit sa mère avoir peur de répondre.
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## IV. LA PIÈCE EXISTAIT AVANT EUX
La maison avait appartenu aux grands-parents de Julien.
Renée y avait grandi avec deux sœurs.
Du moins, c’était ce que Julien avait toujours cru.
Une photographie ancienne accrochée autrefois dans le couloir montrait trois filles.
Renée.
Monique.
Françoise.
Mais lorsque Julien posa la question, Renée répondit :
— Nous n’étions pas trois.
Silence.
Delphine ferma les yeux.
— Maman, arrête.
Julien se retourna.
— Tu savais ?
— Je connais l’histoire.
— Quelle histoire ?
Renée se leva.
— Pas devant les enfants.
Inès avait déjà entendu suffisamment.
Julien demanda à une voisine de confiance de venir garder Inès et Théo dans la pièce voisine.
Les deux enfants restèrent ensemble.
Théo s’excusa.
Inès lui répondit :
— C’était pas ta faute.
Pendant ce temps, les adultes s’installèrent dans la salle à manger.
Renée posa ses mains sur la table.
— Ma mère utilisait cette pièce comme punition.
Julien ne dit rien.
— Pour toi ?
— Parfois.
Elle regarda Delphine.
— Plus souvent pour ta tante Monique.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle répondait. Parce qu’elle refusait d’obéir. Parce qu’elle disait non.
Julien fronça les sourcils.
— Et Delphine ?
Renée hésita.
— Quand vous étiez petits… j’ai recommencé.
Julien se tourna vers sa sœur.
Elle regardait ailleurs.
— Tu l’enfermais ?
Renée murmura :
— Quelques minutes.
Delphine éclata soudain :
— Ce n’était jamais quelques minutes.
Renée se tut.
— Tu me laissais dans le noir jusqu’à ce que je promette de ne plus pleurer.
Julien sentit son estomac se nouer.
— Pourquoi je ne savais rien ?
Delphine eut un rire amer.
— Parce que tu étais le garçon.
La phrase traversa la pièce.
Renée baissa la tête.
— Je pensais que je faisais mieux que ma mère.
Delphine la fixa.
— Tu faisais pareil.
— Je sais.
Mais Julien revint à la phrase qui l’avait troublé.
— Tu as dit que vous n’étiez pas trois.
Renée devint immobile.
Delphine murmura :
— Julien, laisse.
— Non.
Il regarda sa mère.
— Combien étiez-vous ?
Long silence.
Puis :
— Quatre.
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## V. LA QUATRIÈME FILLE
Elle s’appelait Claire.
Née en 1958.
Deux ans après Renée.
Julien n’avait jamais entendu ce prénom.
Aucune photographie familiale ne la montrait.
Aucun anniversaire.
Aucune anecdote.
— Où est-elle ? demanda-t-il.
Renée ne répondit pas immédiatement.
— Elle a été envoyée ailleurs.
— Où ?
— Dans une institution.
— Pourquoi ?
— Ma mère disait qu’elle était incontrôlable.
— Quel âge ?
— Onze ans.
Julien se redressa.
— Onze ?
Renée acquiesça.
— Elle refusait les punitions. Elle criait. Elle se sauvait. Elle racontait aux voisins ce qui se passait.
Delphine murmura :
— Voilà pourquoi maman n’aimait jamais parler de cette pièce.
Julien regarda sa sœur.
— Tu connaissais Claire ?
— Son existence. Pas le reste.
— Et personne n’a jamais cherché ?
Renée porta une main à son visage.
— On nous avait dit qu’elle était partie vivre dans une autre famille.
— Et tu l’as cru ?
— J’avais treize ans.
Julien sentit la colère monter.
— Plus tard ?
Renée se tut.
La réponse était évidente.
Plus tard, elle n’avait pas voulu savoir.
## VI. LE MUR
Julien retourna vers le débarras.
La petite porte était encore ouverte.
La pièce mesurait à peine deux mètres sur trois.
Une ancienne étagère.
Des murs épais.
Un sol en bois.
Rien d’autre.
Théo le suivit.
— Tonton ?
— Oui ?
— Il y a un truc derrière.
Il montra un panneau de bois bas sur le mur.
Julien l’avait pris pour un ancien cache-radiateur.
Mais il bougeait.
Il retira deux vis rouillées.
Derrière :
une cavité étroite.
Pas assez grande pour quelqu’un.
Mais suffisante pour cacher des objets.
Un vieux carnet.
Une photographie.
Et une cassette audio.
Sur la photo :
quatre filles.
Renée.
Monique.
Françoise.
Et une quatrième enfant aux cheveux très noirs.
Au dos :
Claire — été 1969.
Renée arriva derrière eux.
Quand elle vit la photographie, elle s’appuya contre le chambranle.
— Je croyais que maman avait brûlé ça.
Julien prit le carnet.
Les premières pages appartenaient à un enfant.
Écriture maladroite.
Phrases courtes.
Maman m’a remise dans la petite pièce.
Plus loin :
Renée m’a donné du pain par la porte.
Puis :
Je vais raconter à quelqu’un.
Et enfin, plusieurs pages plus tard :
Maman dit que demain je pars. Renée pleure.
Plus rien.
Julien releva les yeux.
— Tu savais qu’elle écrivait ?
Renée secoua la tête.
— Non.
Delphine prit la cassette.
— On l’écoute ?
Renée fit immédiatement un pas.
— Non.
Tout le monde la regarda.
— Pourquoi ?
Elle tremblait.
— Parce que je reconnais cette cassette.
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## VII. LA VOIX
Ils installèrent un vieux lecteur trouvé dans le bureau.
La cassette grésilla.
Une voix d’enfant apparut.
— Ça marche ?
Une autre voix répondit :
— Oui.
Renée se mit à pleurer.
Julien comprit.
La première voix était Claire.
La deuxième était Renée.
Elles avaient enregistré quelque chose en secret.
La cassette continua.
Claire :
— Si maman me renvoie encore, je vais partir pour de vrai.
Jeune Renée :
— Ne pars pas.
Claire :
— Elle va recommencer.
Renée :
— Je dirai à papa.
Claire :
— Papa sait.
Silence.
Puis des pas sur la bande.
Une voix adulte.
La mère de Renée.
— Qu’est-ce que vous faites ?
Un choc.
La bande s’arrêta.
Julien regarda sa mère.
— Et après ?
Renée pleurait.
— Elle a trouvé la cassette.
— Pourtant tu l’avais gardée.
— Non.
Elle fixa la cavité.
— Je pensais qu’elle l’avait détruite.
Delphine demanda :
— Le lendemain, Claire est partie ?
Renée acquiesça.
— Une voiture est venue.
— Qui ?
— Deux personnes que je ne connaissais pas.
— Et tu ne l’as jamais revue ?
Renée hésita.
Une seconde.
Puis deux.
Julien le vit.
— Maman.
— Une fois.
Tout le monde se figea.
— Quand ?
— En 1987.
Delphine se leva.
— Quoi ?
— Elle est venue ici.
— Tu nous as toujours dit que tu n’avais jamais revu Claire.
— Je sais.
— Pourquoi elle est venue ?
Renée regarda le petit débarras.
— Pour chercher quelque chose.
— Quoi ?
— La cassette.
## VIII. CE QUE CLAIRE SAVAIT
En 1987, Claire avait vingt-neuf ans.
Elle était revenue sans prévenir.
Renée était déjà mariée.
Julien avait un an.
Delphine n’était pas encore née.
Claire avait demandé à parler seule avec elle.
— Elle voulait savoir si maman avait gardé des papiers.
— Quels papiers ?
— Ceux de son placement.
— Pourquoi ?
Renée répondit :
— Parce qu’elle disait qu’elle n’avait jamais été placée légalement.
Julien fronça les sourcils.
— Comment ça ?
— Elle disait qu’aucune décision officielle n’existait. Que notre mère l’avait simplement confiée à quelqu’un.
— À qui ?
— Elle ne savait pas.
— Une famille ?
— Au début.
Renée essuya ses yeux.
— Ensuite elle avait été envoyée dans plusieurs foyers.
Delphine était devenue livide.
— Et elle pensait que la cassette pouvait prouver quelque chose ?
— Elle croyait qu’on y entendait maman parler du lendemain.
Julien regarda l’appareil.
— Mais la cassette s’arrête.
Renée secoua lentement la tête.
— Celle-ci, oui.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Renée murmura :
— Il y en avait deux.
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## IX. LA DEUXIÈME CASSETTE
La seconde cassette n’était pas dans la cavité.
Mais le carnet contenait une indication.
Sur la dernière page :
La deuxième est derrière la photo de papa.
Renée comprit immédiatement.
La photographie de son père avait été accrochée pendant cinquante ans dans le grand salon.
Elle était toujours là.
Julien décrocha le cadre.
Derrière le carton, scotchée au bois :
une petite cassette.
Renée s’assit.
— Mon Dieu.
Julien l’introduisit dans le lecteur.
La voix adulte de leur arrière-grand-mère apparut presque immédiatement.
— Demain ils viennent la chercher.
Une voix d’homme.
Leur arrière-grand-père.
— Ce n’est pas légal.
— Personne ne vérifiera.
Julien se tourna vers Renée.
Sur la bande :
— Et si Claire parle ?
— Elle parlera. C’est pour ça qu’elle doit partir.
Silence.
Puis l’homme :
— Tu ne peux pas donner ta propre fille à ces gens.
Delphine porta une main à sa bouche.
Renée ferma les yeux.
La voix de la femme reprit :
— Ce ne sont pas des inconnus.
— Alors qui ?
Un bruit couvrit la réponse.
La cassette était abîmée.
Puis une dernière phrase distincte :
— Ils ont déjà élevé un enfant de notre famille.
Julien arrêta la bande.
Personne ne parla.
— Quel enfant ? demanda Delphine.
Renée semblait incapable de respirer.
Julien se tourna vers elle.
— Maman ?
Elle secoua la tête.
— Je ne sais pas.
Mais son visage disait le contraire.
## X. LA LETTRE DE 1987
Dans le cadre se trouvait aussi une enveloppe pliée.
Adressée à Renée.
Écriture adulte.
Claire.
Datée de décembre 1987.
Renée ne l’avait jamais ouverte.
Ou prétendait ne jamais l’avoir ouverte.
Julien la lui tendit.
— Lis.
Elle secoua la tête.
Alors Delphine la prit.
Renée,
si tu as trouvé cette lettre, cela veut dire que je n’ai pas réussi à revenir.
Delphine poursuivit.
Je sais maintenant pourquoi maman m’a envoyée chez eux.
Renée se leva brutalement.
— Arrête.
Julien se plaça devant elle.
— Pourquoi ?
— Parce que ça ne concerne pas Inès.
Julien la fixa.
— C’est précisément comme ça que tout recommence.
Renée resta immobile.
Il désigna le débarras.
— En cachant.
— Julien…
— Aujourd’hui, ma fille a été enfermée dans la même pièce parce que Delphine pensait qu’une vieille punition familiale était normale.
Delphine baissa les yeux.
Julien continua :
— Alors non. On ne cache plus rien.
Delphine reprit la lettre.
La famille qui m’a prise n’a pas été choisie au hasard.
Elle s’arrêta.
Plus bas :
Maman leur devait quelque chose depuis longtemps.
Julien fronça les sourcils.
Puis :
Et surtout, l’enfant qu’ils avaient élevé avant moi n’était pas un cousin éloigné comme maman le prétendait.
Renée devint blanche.
Delphine lut la phrase suivante.
Puis resta silencieuse.
— Quoi ? demanda Julien.
Elle releva les yeux.
— Il y a un prénom.
Renée murmura :
— Ne le dis pas.
Julien se tourna lentement vers sa mère.
— Pourquoi ?
Des larmes coulaient sur son visage.
— Parce que si Claire avait raison…
Elle regarda Julien.
Puis Delphine.
— Alors votre grand-père n’était peut-être pas fils unique.
Silence.
— Quel prénom ? demanda Julien.
Delphine regarda la lettre.
— Gabriel.
Renée ferma les yeux.
Julien n’avait jamais entendu parler d’un Gabriel Moreau.
## XI. LE LENDEMAIN
La police ne fut pas appelée pour une vieille cassette de 1969.
Pas immédiatement.
Julien contacta d’abord un avocat.
Puis un généalogiste.
Il voulait comprendre.
Mais avant toute chose, il s’occupa d’Inès.
Elle ne dormit pas seule pendant trois nuits.
Julien ne la força pas à reparler de la pièce.
Il lui dit simplement :
— Tu n’y retourneras jamais.
Elle demanda :
— Même si je fais une grosse bêtise ?
— Même si tu fais la plus grosse bêtise du monde.
— Et tata ?
Julien hésita.
— Tata doit comprendre ce qu’elle a fait avant de pouvoir revenir près de toi.
Inès resta silencieuse.
— Elle aussi avait peur de cette pièce quand elle était petite ?
Julien sentit sa poitrine se serrer.
— Oui.
— Alors pourquoi elle m’a mise dedans ?
Il n’avait pas de réponse simple.
— Parfois, les adultes répètent des choses qu’ils ont détestées lorsqu’ils étaient enfants.
Inès réfléchit.
— C’est idiot.
Julien eut un léger sourire.
— Oui.
— Toi, tu feras pas ça ?
— Non.
Elle le regarda.
— Promis ?
— Promis.
## XII. DELPHINE
Delphine ne revint pas pendant plusieurs semaines.
Elle appela.
Julien ne laissa jamais Inès répondre sans demander d’abord si elle en avait envie.
La troisième semaine, Delphine demanda à parler à son frère.
— J’ai commencé à voir quelqu’un.
— Un avocat ?
— Une psychologue.
Julien resta silencieux.
— Je ne te demande pas de me pardonner.
— Tant mieux.
— Je veux comprendre pourquoi… quand elle a commencé à nier pour le bracelet, j’ai entendu maman dans ma tête.
Julien regarda par la fenêtre.
— Et tu as fait exactement ce qu’elle faisait.
— Oui.
Long silence.
— Je suis désolée.
— Dis-le à Inès quand elle sera prête à l’entendre.
— D’accord.
Puis :
— Julien ?
— Oui ?
— J’ai trouvé quelque chose.
Il se raidit.
— Quoi ?
— Dans les affaires de maman.
— Maman est chez moi.
— Pas ses affaires actuelles. Les cartons qu’elle avait laissés chez moi.
— Et ?
Delphine respira.
— Une photo.
— De Claire ?
— Non.
— Alors de qui ?
— De Gabriel.
## XIII. L’HOMME SUR LA PHOTO
La photographie datait de 1948.
Un jeune garçon, douze ou treize ans.
Au dos :
Gabriel et Henri.
Henri était leur grand-père.
Le garçon à côté de lui lui ressemblait énormément.
Mais aucune généalogie familiale ne mentionnait Gabriel.
Renée regarda la photo pendant longtemps.
— Papa m’avait parlé d’un frère.
Julien se tourna vivement.
— Tu viens de dire que tu ne savais rien.
— Je ne savais pas que c’était réel.
— Qu’est-ce qu’il avait dit ?
— Une fois, quand il était malade, il avait murmuré : “Gabriel devait revenir.”
— Revenir d’où ?
— Je ne sais pas.
Delphine posa la photographie.
— Et si la famille qui a pris Claire était liée à Gabriel ?
Renée baissa les yeux.
Personne ne répondit.
Puis Théo, qui regardait la photo depuis le bout de la table, demanda :
— C’est qui, la petite fille derrière eux ?
Tout le monde se retourna.
Dans l’arrière-plan de la photographie, presque invisible près d’un arbre, se trouvait effectivement une petite fille.
Julien approcha l’image de la lumière.
Au dos, sous les deux prénoms, une troisième inscription apparaissait à peine.
Effacée.
Il réussit à distinguer seulement :
“…anne.”
Renée recula.
— Non.
Julien leva les yeux.
— Quoi ?
Elle fixa la petite silhouette.
— Cette photo n’a pas été prise en 1948.
— Pourquoi ?
Renée murmura :
— Parce que cette petite fille…
Elle s’approcha.
Ses doigts tremblaient.
— C’est ma mère.
Delphine pâlit.
— Ça n’a aucun sens.
Renée regarda le cadre.
— Exactement.
Julien retourna la photo.
La date, écrite à l’encre noire, semblait plus récente que le reste.
Peut-être ajoutée plus tard.
Puis il aperçut quelque chose sous le carton.
Une quatrième ligne.
« Ne cherchez pas Gabriel. Cherchez Jeanne. »
Julien fixa sa mère.
— Qui est Jeanne ?
Renée ne répondit pas.
Au même instant, Inès apparut dans l’encadrement de la porte.
Elle tenait dans sa main une petite clé rouillée.
— Papa ?
Julien se retourna.
— Où as-tu trouvé ça ?
— Dans le débarras.
— Où exactement ?
— Sous la planche où Théo a trouvé la cassette.
Renée regarda la clé.
Et tout le sang quitta son visage.
— Inès… donne-la-moi.
Julien s’interposa immédiatement.
— Non.
Il prit délicatement la clé des mains de sa fille.
— Tu la reconnais ?
Renée murmura :
— Oui.
— Qu’est-ce qu’elle ouvre ?
Elle regarda vers le vieux couloir.
Pas vers le débarras.
Vers le mur opposé.
— Une porte que votre grand-père avait condamnée avant votre naissance.
Julien fronça les sourcils.
— Il n’y a pas de porte là-bas.
Renée répondit :
— Plus maintenant.
Puis elle ajouta, presque inaudible :
May you like
— Et si elle s’ouvre encore… vous allez comprendre pourquoi personne n’a jamais voulu que Claire revienne dans cette maison.
FIN… ?